La Route des Mers

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   Adieu la langouste ...

Samedi, 10 Novembre 2007 : adieu la langouste !

 

Dans le monde, beaucoup de réserves marines ne sont effectives que sur papier. Au Sud du Belize se trouve la réserve marine de Gladden Spit, sans doute la mieux protégée du pays. Ici, une équipe de 6 rangers de l'ONG friends of Nature (ou "FON") veille à l'application des lois concernant la pêche. Ils sont basés sur l'île de Little Water Caye et Laughing Bird Caye. Nous avons passé deux semaines à observer leur travail.

 

Dans la réserve de Gladden Spit, il est totalement interdit de pêcher à deux endroits précis du parc (mais seulement 5 % de la surface). Partout ailleurs, la pêche est régulée. La seule méthode autorisée pour la pêche aux poissons est le fil et hameçon. Le fusil sous-marin, la traîne et les filets sont interdits, ainsi que toutes les autres formes de pêche.

 

D'autre part, la pêche est réservée à ceux qui possèdent une licence. En principe, les pêcheurs du Guatemala ou du Honduras (une heure de bateau) ne peuvent acquérir cette licence. Si les rangers les surprennent en train de pêcher dans le parc, ils ont un avertissement. Au bout du troisième, leur bateau et tout leur équipement est confisqué (c'est aussi pourquoi FON possède pas mal de bateaux...)


A Gladden Spit , les pêcheurs ne sont pas là pour le poisson mais avant tout des langoustes et des lambis. Cela rapporte bien plus.

 

Les rangers s'assurent que les langoustes font la taille réglementaire, que ce ne sont pas des femelles avec des oeufs. D'autre part, la pêche à la langouste est strictement interdite pendant 4 mois de l'année, de février à juin, pour permettre à la langouste de se reproduire. Contrairement aux autres endroits du pays, l'interdiction est, de l'avis même des pêcheurs, bien respectée car les rangers patrouillent pour faire respecter l'arrêt de la pêche.

 

Ces mesures suffiront-elles à sauver la langouste bélizienne, principalement exportée aux Etats-Unis ?

 

Quelques éléments de réponse ...

 

Un kg de poisson est vendu 1,5 dollars, alors que le kilo de queue de langouste en vaut 13.

 

Avec un prix si élevé, la pêche à la langouste est devenue rentable pour les pêcheurs.


C'est pourquoi de nombreux jeunes béliziens sont devenus pêcheurs. Avant, "la langouste ne valait rien" m'explique Jaime, l'un des premiers pêcheurs de la région. Il y a une trentaine d'années, le kilo de langouste ne valait qu'un dollar et demi !

 

Pourquoi si peu chère ? Tout simplement car il y en avait beaucoup. La pêche à la langouste illustre bien la loi de l'offre et de la demande.

 

A l'époque, "on en prenait plus de 200 par jour m'explique Jaime et pour les attraper, il n'y avait pas besoin de plonger. En effet, "les langoustes nichaient à fleur de récif. Il suffisait juste de se baisser pour les ramasser" ! Et pourtant, imaginez un peu. A l'époque, il y a une trentaine d'années, Jaime gagnait moins qu'aujourd'hui. A l'époque, il prenait 200 langoustes par jour. Aujourd'hui, il en prend 4 ou 5 !!!!

Et oui, car ici comme dans beaucoup d'endroits du monde, les espèces recherchées comme la langouste se font de plus en plus rares, ce qui a fait augmenter le prix. Et avec le prix qui augmente, les pêcheurs sont de plus en plus motivés pour pêcher.

 

 

Pourtant, on l'a constaté, leur boulot est vraiment difficile. Entre 6 et 15 pêcheurs s'entassent pendant une semaine en mer dans un bateau à voile. Ils viennent pour la plupart de Sartaneja, une petite localité du nord du Bélize où 90 % de la population vit de la pêche. Tous les matins, ils sautent dans leur frêle barque et sillonnent les environs. Une corde accrochée à la taille et reliée au bateau leur permet de descendre armés de leurs palmes et masques d'un autre âge, sans perdre leur bateau.
Du matin au soir, ils plongent et replongent encore, à la recherche du caillou où se cache la précieuse langouste. Ils ont l'oeil affûté. Nous le constatons avec Jaime, 51 ans, pêcheur de langouste depuis l'âge de 14 ans. A sa première immersion, l'oeil aguérri du "vieux" comme il s'appelle lui-même, ne trompe pas. Il remonte en quelques secondes avec une langouste au bout du crochet. Alors que nous, en bouteille (et donc en autonomie), n'arrivons pas à observer les langoustes si facilement...

Malgré le travail des rangers, la disparition prochaine des langoustes semble inévitable. Tout le monde, pêcheurs et rangers le savent et le disent : dans quelques années, il n'y aura plus de langoustes.

"Mon père, aujourd'hui âgé de 99 ans, était agriculteur" m'explique Jaime. A l'époque, les gens cultivaient la terre ou travaillaient dans le "chiclet" (la sorte d'hevéa qui produit le chewing-gum). "Ils mangeaient ce qu'ils cultivaient et se contentaient de peu. Aujourd'hui, il nous en faut toujours plus, des télévisions, des satellites, téléphones dernier-cri...etc". Mais s'il faut choisir, "je préfère cette vie là, qui nous offre le confort et la possibilité de voyager, contrairement à mon père qui n'a même jamais vu la mer au sud du Belize" conclut Jaime.

Voilà aussi pourquoi le nombre de pêcheurs à la langouste s'est multiplié. Chacun sait qu'il faut en attrapper le plus possible car bientôt, il n'y en aura plus du tout. Lorsque la saison de la langouste réouvre, seulement deux semaines suffisent pour épuiser les stocks, à peine ravivés par 4 mois d'interdiction de pêche. Pas moins de 3 000 langoustes sont pêchées dans la zone le premier jour, soit plusieurs dizaines par pêcheurs (qui, pour le coup, viennent en très grand nombre). Puis l'on retombe à des prises plus classiques de 4, 5 ou 6 animaux par jour.
De l'aveu même de Jaime, "les pêcheurs détruisent chaque jour leurs propres ressources". Mais ils n'ont pas le choix, ils doivent nourrir leurs familles et offrir à leurs enfants la meilleure éducation. Pourtant, pour empêcher la langouste de disparaître, il n'existe, de l'avis même de notre vieux pêcheur Jaime, qu'une seule solution : l'interdiction totale de la pêche. Mais cela, personne, et surtout pas les pêcheurs (on les comprend) n'est prêt à l'accepter. En attendant, les rangers continuent à contrôler, les pêcheurs continuent à pêcher et la population de langouste (et surtout de lambis), à s'amenuiser.

Aucun pêcheur ne souhaite que ses enfants n'exercent cette profession, bien trop difficile et de moins en moins rentable. Pour les pêcheurs d'aujourd'hui, quand il n'y aura plus rien ou plus assez pour que la pêche reste rentable, ils pourraient peut-être travailler comme guide touristique et de nombreux pêcheurs se sont reconvertis ainsi. Pour les très chanceux, la porte de sortie viendrait 'peut-être de la cocaïne' ! En effet, il arrive que des bateaux venant de Colombie doivent se débarrasser rapidement de leur marchandise lorsqu'ils sont poursuivis par les policiers. Ainsi, l'équipe de nos amis pêcheurs a une fois trouvé une caisse de 26 kg de marchandise. A 7 500 US dollars le kg, c'est bien plus rentable que la langouste.

Autre coup de chance serait de trouver plusieurs perles dans des coquillages. Jadis, les pêcheurs les rejetaient à l'eau. Aujourd'hui, ils connaissent leur valeur. Contrairement aux huitres, on ne peut pas aider les lambis à "fabriquer" des perles et statistiquement, on n'en trouve qu'une sur plusieurs milliers. C'est peu dire qu'elles sont précieuses... Un spécialiste m'explique qu'une paire de perles identiques peut se vendre jusqu'à 100 000 dollars.
Une "bonne" caisse de cocaïne ou de belles perles pourrait aider certains pêcheurs à se "reconvertir". Plus sérieusement, l'arrivée des touristes de plus en plus nombreux au Belize permettra peut-être aux pêcheurs de changer de métier. Pour les langoustes, la porte de sortie n'existe pas. Malgré les restrictions et l'arrêt temporaire de la pêche, la langouste et les lambis de Gladden Spit est vouée à disparaître si on continue à la pêcher ... et on continuera de pêcher !

page écrite par Mab